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sur les terres du milieu
(6min)
Saroumane se remit sur pied et fixa les yeux sur Frodon. Il y avait dans son regard en même temps de l'étonnement, du respect et de la haine. « Vous avez grandi, Semi-homme, dit-il. Oui, vous avez beaucoup grandi. Vous êtes sage, et cruel. Vous avez retiré toute douceur à ma vengeance, et maintenant, il me faut partir d'ici l'amertume au coeur en reconnaissance de votre miséricorde. Je la hais et vous aussi ! Eh bien, je m'en vais et je ne vous inquiéterai plus. Ne comptez pas toutefois que je vous souhaite santé et longue vie. Vous n'aurez ni l'une ni l'autre. Mais ce n'est pas de mon fait. Je vous le prédis, simplement. »
Il s'éloigna, et les hobbits ouvrirent un chemin pour son passage ; mais on put voir blanchir les articulations de leurs mains, crispées sur leurs armes. Après un instant d'hésitation, Langue de Serpent suivit son maître.
« Langue de Serpent ! appela Frodon. Vous n'êtes pas obligé de le suivre. Je ne sache pas que vous m'ayez fait aucun mal. Vous pouvez avoir ici repos et nourriture pendant quelque temps, jusqu'à ce que vous ayez repris des forces et soyez en état de suivre votre propre chemin. »
Langue de Serpent s'arrêta et se retourna vers lui, à demi prêt à rester. Saroumane fit demi-tour. « Aucun mal ? fit-il avec un petit rire sec. Oh non ! Même quand il se glisse au-dehors la nuit, ce n'est que pour contempler les étoiles. Mais n'ai-je pas entendu quelqu'un demander où se cacher le pauvre Lothon ? Tu le sais, n'est-ce pas, Serpent ? Veux-tu me le dire ? »
Langue de Serpent se tassa sur lui-même et dit d'un ton geignard : « Non, non ! »
« Eh bien, je vais le faire, dit Saroumane. Serpent a tué votre Chef, ce pauvre petit type, votre gentil petit Patron. N'est-ce pas, Serpent ? Il l'a poignardé dans son sommeil, je pense. Il l'a enterré, j'espère ; bien que Serpent ait eu grand-faim ces derniers temps. Non, Serpent n'est pas vraiment gentil. Vous feriez mieux de me le laisser. »
Un regard de haine sauvage parut dans les yeux rouges de Langue de Serpent. « C'est vous qui m'avez dit de le faire ; vous m'y avez obligé », siffla-t-il.
Saroumane rit. « Tu fais ce que Sharcoux dit, toujours, n'est-ce pas, Langue de Serpent ? Eh bien, maintenant, il te dit : suis-moi ! » Il décocha un coup de pied dans la figure de Langue de Serpent, à plat ventre ; après quoi, il se retourna et s'en fut. Mais là-dessus, il y eut un bruit sec : Langue de Serpent se dressa soudain, tirant un poignard caché, et, avec un grognement de chien en colère, il bondit sur le dos de Saroumane, lui tira la tête en arrière, lui trancha la gorge et s'enfuit en hurlant dans le chemin. Avant que Frodon ne pût se ressaisir ou dire un mot, trois arcs de hobbits vibrèrent, et Langue de Serpent tomba mort.
A l'effroi des assistants, une brume grise s'amassa autour du corps de Saroumane ; elle s'éleva lentement à une grande hauteur comme la fumée d'un feu et, sous la forme d'un corps enveloppé d'un linceul, s'estompa par-dessus la Colline. Elle flotta un moment, tournée vers l'Ouest ; mais de là vint un vent froid, elle s'infléchit et, sur un soupir, se résorba en néant.
Frodon abaissa sur le cadavre un regard de pitié et d'horreur, car sous ses yeux il sembla que de longues années de mort y étaient soudain révélées : il se ratatina, et le visage desséché ne fut plus que des lambeaux de peau sur un crâne hideux. Soulevant le pan du manteau sale étalé à côté, Frodon l'en recouvrit et se détourna.
« Et voilà la fin de cela, dit Sam. Une vilaine fin, et je souhaiterais ne pas avoir dû y assister ; mais c'est un bon débarras. »
« Et la fin finale de la Guerre, j'espère », dit Merry.
« Je l'espère aussi », dit Frodon, en soupirant. Le tout dernier coup. Mais penser que cela doive se passer ici, à la porte même de Cul de Sac ! Parmi tous mes espoirs et toutes mes craintes, je ne me serais jamais attendu à cela en tous cas. »
« Je n'appellerai cela la fin que lorsqu'on aura remis en ordre tout ce gâchis, dit Sam d'un air sombre. Et il y faudra beaucoup de temps et de peine. »
[...]
La perte et le dommage principaux étaient les arbres, car, sur l'ordre de Sharcoux, ils avaient été férocement coupés dans toute la Comté ; et Sam en fut plus affligé que de tout le reste. En premier lieu, il faudrait longtemps pour remédier à ce dommage, et seuls ses arrière-petits-enfants, pensait-il, verraient la Comté comme elle devait être.
Puis, soudain, un jour - car il avait été trop occupé durant des semaines pour accorder une pensée à ses aventures - il se rappelle le don de Galadriel. Il sortit la boîte et la montra aux autres Voyageurs (car c'est ainsi que tout le monde les appelait à présent), pour avoir leur avis.
« Je me demandais quand tu y penserais, dit Frodon. Ouvre-la ! »
Elle était remplie d'une poussière grise, douce et fine, au milieu de laquelle se trouvait une graine semblable à une petite noix à la coquille argentée. « Que puis-je faire de ça ? » dit Sam."
~ J.R.R. Tolkien, Le Retour du Roi ~